INSOMNIA
« J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse. »

Insomnia :

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Tu seras Paul-Louis pour tout potage, id est, rien. Terrible mot !



 
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Tu seras Paul-Louis pour tout potage, id est, rien. Terrible mot !









♕  Paul-Louis Courier ♕
Le vigneron
•  
4 janvier 1772 – 10 avril 1825
Débarqué à l’instant
Vagabond désorienté
Créateur
Kiritsugu Emiya – from Fate/Zero
 

De tête et de corps.
A trop vouloir être heureux, voilà ce qu’on récolte... Paul-Louis a longtemps cru qu’il suffisait, pour trouver le bonheur, de ne pas le chercher, de se promener dans la vie avec nonchalance, sans rien demander à personne. Il s’est tenu à ce principe pendant toute sa carrière militaire, indifférent aux balles et aux boulets qui sifflaient autour de lui, indifférent aussi aux grades et aux honneurs qu’il était pourtant si facile de récolter pour peu que l’on soit prêt à s’abaisser. Il a fait la guerre pour voir, histoire de dire ensuite qu’il savait ce que c’était vraiment, pour voir même ce dont on ne parlait pas, les meurtres gratuits, les pillages, les viols, les humiliations... Saloperie, tout de même, que ce métier de soldat. Une saloperie de métier qu’il a fait pendant dix-sept ans, tout de même, parce qu’il le faisait bien, parce que l’artillerie était une arme d’intellectuels et pas juste de sabreurs, et parce que c’était bien pratique pour voyager et se faufiler dans toutes les bibliothèques d’Europe. Ce n’était pas un mince attrait, pour un savant féru d’hellénisme et de belles lettres.

Pendant ces dix-sept ans, Paul-Louis a vécu de peu ; on s’étonnait de la minceur de son bagage, d’autant plus réduit qu’il se faisait régulièrement voler ses affaires, et perdait le reste. Hormis son journal et son volume d’Homère relié de cuir bleu, rien ne lui tenait à cœur, au fond, et il semait étourdiment ses affaires au gré des étapes et des bivouacs. Les vilains matérialistes qui l’entouraient ne comprenaient pas tant de détachement ; et quand son étourderie avait des conséquences un peu sérieuses, comme la perte d’un livre de bibliothèque, la disparition de deux canons ou la souillure d’un manuscrit rare et précieux, rien ne l’agaçait plus que de voir les autres décortiquer sa conduite, comme s’ils ne comprenaient pas ce que c’est que d’être tête en l’air.

A vrai dire, il est assez facile d’agacer Paul-Louis. C’est l’autre versant de la sensibilité. Et cela ne s’est pas arrangé quand il a décidé de chercher un bonheur plus ordinaire, dans le mariage et la propriété. Il s’était pourtant bien cerné, dès ses vingt ans : je ne regarde comme perdu, dans ma vie, que le temps où je n’en puis jouir agréablement, sans jamais me repentir du passé, ni craindre pour l’avenir. Il a gâché les dix dernières années de sa vie à regretter son indépendance, et à craindre que sa jeune épouse ne cherche à retrouver la sienne. Il y a de quoi en devenir grincheux, et le personnage venimeux qu’il a composé pour ses pamphlets politiques n’a pas dû arranger les choses. Sans compter qu’il s’est empêtré dans les ennuis matériels : dès lors qu’il a eu sa maison, ses meubles et sa forêt, il s’est mis à surveiller tout cela de très près, au point d’acquérir une réputation de vilain pingre.

Mais pourquoi avoir ainsi saboté sa poursuite du bonheur ? Sans doute le même perfectionnisme qui lui a fait sans cesse retravailler le peu qu’il a écrit, au point que deux semaines avant sa mort, il reprenait encore le texte d’une des lettres qu’il destinait à la postérité. Jamais satisfait, et refusant de paraître. Paul-Louis ne sait jouer qu’un rôle, celui du canonnier ou du vigneron, un homme du peuple, un peu bourru et plein de gros bon sens paysan, mais même là, il finit toujours par se trahir en sortant un vers de Molière ou quelques mots grecs. Autant dire qu’il n’est pas fait pour flatter, pour faire comme si les imbéciles autour de lui étaient de grands génies méritant autre chose que sa dérision. Sur ce point, il n’a pas perdu son indépendance. Il n’a pas non plus renoncé à être de temps en temps un joyeux convive, avec ses histoires plein les poches et son humour décalé, même s’il suffit d’une crise de crachements de sang pour altérer son humeur. A vrai dire, sa vie de bourgeois malheureux n’a pas réussi à étouffer l’officier libre comme le vent. Cette nouvelle vie où il ne possède plus rien sera l’occasion de le prouver.

Comme si l’insolence ne suffisait pas, son ancienne gueule attirait les coups, avec ses cicatrices de moule à gaufres et sa grande bouche de mérou... La nouvelle aussi, peut-être. Elle est encore neuve, mais les yeux sont restés les mêmes, sombres, usés, des yeux de vieux qui font tache dans une face à peu près jeune. D’ailleurs, celui qui lui a fourni sa nouvelle dépouille ne s’est pas donné beaucoup de mal. Une peau plus lisse, des cheveux noirs à l'ombre, bruns sous le soleil et bien plus fournis, et un visage un peu plus avenant, quoique toujours affublé d'un long nez, voilà à quoi se résument les changements. Pour le reste, tout est d’origine, de la charpente à la plomberie : Paul-Louis est toujours grand, maigre et voûté, avec des mains pleines d'os et des poumons défectueux qui lui font régulièrement tousser du sang et s’effondrer dans un état quasi-comateux. Quant à ce qui dépend de lui, il n’abandonnera pas de sitôt son allure d’homme malade ; et quand il se sera débarrassé de la vieille redingote qui lui est restée sur les épaules, il s’habillera comme il l’a toujours fait : au petit bonheur la chance, en fonction de ce que le hasard lui jette sur le dos. Ce n’est pas lui qui aurait la nostalgie de ses uniformes, quand bien même il se prendrait à parler comme l’artilleur qu’il fut : il a su tourner la page militaire en 1809. Malgré tous les soucis qu’il a accumulé, il aura peut-être un peu plus de mal à abandonner complètement le vigneron qu’il n’a jamais été. C’est que Paul-Louis Courier a fini par devenir quelque chose, et même un homme qui affecte de mépriser les honneurs s’est laissé intoxiquer par la fumée de sa renommée littéraire et politique. Va-t-il se remettre à chercher la célébrité et tous les ennuis qui vont avec, c’est peu probable, mais avec un esprit versatile comme le sien, on ne sait jamais...

D'où est-ce que tu viens ?
La vie de Paul-Louis Courier n’est qu’une succession de hasards et d’imprévus. A commencer par sa naissance : Jean-Paul Courier n’avait certainement pas prévu de faire un enfant à sa maîtresse, qui accoucha sous un faux nom et laissa l’enfant à la sage-femme. Puis tout compte fait, comme il n’avait pas d’héritier et trouvait qu’il était temps de se ranger après une jeunesse aventureuse, Jean-Paul épousa Elisabeth de Laborde et récupéra le petit pour aller l’élever en Touraine.

Paul-Louis n’avait pas prévu de devenir soldat. Certes, il avait été pris d’un élan d’enthousiasme le 14 juillet 1789, quand, jouant tranquillement au ballon, il avait vu des gens de son âge s’emparer des armes gardées aux Invalides, et avait lui-même profité de la cohue pour prendre un pistolet, mais de là à en faire une carrière ! Il lui aurait seulement suffi de se mettre à l’abri de la misère, et d’avoir le temps de se consacrer aux langues anciennes. Temps mal employé, d’après son père, qui l’avait poussé vers l’école d’artillerie de Châlons. Temps agréable, d’après l’intéressé, qui s’arrachait dès que possible à ses interminables traités de mathématiques pour lire Homère et Cicéron.

Admis en milieu de liste, en même temps que d’autres garçons dévorés d’ambition et promis à de glorieux parcours, Paul-Louis s’accrocha à la vingt-et-unième place du classement ; il s’accrochait aussi à sa neutralité, au milieu des coteries politiques qui divisaient l’école. Tout au plus décrocha-t-il Auguste Marmont de la lanterne auquel les républicains voulaient le pendre, avant de remettre en place d’une claque retentissante les idées du même Marmont, lorsqu’il voulut provoquer en duel le jacobin Demarçay.

A sa sortie de l’école, précipitée par la guerre, Paul-Louis fut envoyé comme lieutenant en second à l’armée de Moselle. Il faisait froid, en ces hivers de 1793 et 1794, et la République n’avait pas de quoi vêtir ses officiers subalternes. Il était arrivé à Paul-Louis de se dire, quand il étudiait l’art de massacrer sans le pratiquer encore, qu’il finirait sans doute au fond d’une tranchée avec une balle entre les deux yeux ; mais lorsqu’il frôla pour la première fois la mort, c’était le gel qui avait failli l’achever. Ses poumons ne se remirent jamais de cet essai de cryogénisation.

Paul-Louis n’avait pas prévu de passer treize ans de sa vie en Italie. Il n’a pas manqué d’en profiter, bien sûr, d’autant que les trésors antiques disparaissaient à vue d’œil sous le pillage et les saccages de ses cochons de compatriotes, mais malgré toutes ses beautés, l’Italie, et surtout le sud qui restait à soumettre, offrait avant tout le spectacle d’une pauvreté et d’un avilissement affligeants. N’importe. C’était amusant aussi de partir à la découverte de ces Calabrais sales, indomptables, n’écoutant que leurs prêtres et leur instinct de revanche. C’était encore plus amusant quand le nouveau capitaine oubliait qu’il en était un, oubliait même son uniforme et se baladait seul, en bras de chemise, à l’aveuglette, quitte à se faire agresser, détrousser et laisser pour mort au bord d’une route. Il préférait être un touriste qu’un guerrier ; tuer ou faire tuer des gens, si méprisables fussent-ils, ce n’était décidément pas sa tasse de thé. Surtout quand ces gens avaient toutes les raisons de détester les transalpins qui venaient les envahir, chasser leurs rois, vider leurs greniers et balayer leurs traditions séculaires. Et puis il pouvait bien mourir : ses parents avaient bien trépassé, eux, ses amis trouveraient que c’était dans l’ordre des choses, et ses cousins ne le pleureraient sans doute pas longtemps.

De temps à autre, il remettait sa pelisse rouge et or d’artilleur à cheval et allait donner des ordres. Il était efficace et pas obéissant pour un sou, si bien que tout en gagnant son grade de chef d’escadrons, il se mettait à dos tous ses supérieurs parce qu’il faisait ce qu’il fallait, et que leurs ordres étaient souvent ineptes. Et bien sûr, il riait doucement de ces tyrans d’état-major qui, à l’instar de Bonaparte, se drapaient de pourpre et voulaient qu’on leur dise qu’ils avaient toujours raison. Paul-Louis ne donnait pas dans la résistance active, se contentant très bien de l’ironie passive : quand, en mai 1804, le colonel d’Anthouard l’avait convoqué en même temps que les autres officiers de son régiment pour leur faire signer une pétition suppliant humblement le Premier Consul de bien vouloir accepter la couronne impériale, Paul-Louis coupa court aux délibérations de ses camarades qui semblaient avoir bien du mal à se décider entre la république et l’empire, en suggérant tout simplement de signer pour s’éviter les ennuis et aller reprendre leur partie de billard. Le premier capitaine du monde, vouloir qu’on l’appelle Majesté ? Être Bonaparte, et se faire sire ! Belle erreur en vérité, mais c’était le problème du Corse, pas des officiers qu’il envoyait croupir au fin fond de toutes les péninsules de l’Europe.

Tout de même, le commandant Courier finissait par croire qu’on l’avait oublié au fin fond de sa Calabre. Ce n’était pas qu’il s’ennuyait, à compter les boulets et courir après ses canons, ce n’était pas non plus qu’il jalousait ceux de ses camarades qui, s’étant mis à genoux devant le nouveau maître du monde, étaient à présent généraux et maréchaux, comtes et ducs, mais enfin, quitte à être soldat, il voulait avoir au moins une fois dans sa vie participé à quelque chose de sérieux, et servi sous les ordres du grand Napoléon, ne serait-ce que pour voir si vraiment il y avait de quoi l’idolâtrer comme le faisaient certains.

Mais on lui refusait une affectation à l’armée du Rhin, et on lui refusait même un congé pour aller à Paris demander à ses amis haut placés de tirer quelques ficelles pour lui, puisqu’il n’y avait que cela qui marchait. Cela avait fini par le faire enrager, alors il avait démissionné. Il avait même sacrément réfléchi à ce qu’il écrirait à son colonel, lettre que le brave Griois recevrait quand il serait déjà loin, mais il avait finalement choisi de faire simple : « Buvez frais, mangez chaud, foutez tant que vous pouvez ». Tout un programme !

En général, quand on démissionne et que cette démission parvient bon an mal an jusqu’au ministère, c’est un acte définitif, ou en tout cas quelque chose sur quoi on ne revient pas au bout d’un mois. Mais à son retour à Paris, Paul-Louis se rendit compte qu’il n’avait pas grand-chose pour s’occuper. Il ne pouvait pas passer ses journées chez ses amis littéraires, ceux-ci finissaient toujours par le mettre à la porte quand il commençait à vider leur cave. S’il était sérieux, il se serait plongé dans des affaires de finances pour être sûr que la petite fortune qu’il avait héritée de son père ne partait pas en fumée ; mais cela l’ennuyait tellement qu’il laissait le soin de gérer tous ces détails à ses cousins. Bref, il finit par demander sa réintégration, et elle lui fut accordée : avec une Grande Armée écartelée entre l’Espagne et l’Autriche, on prenait tous les officiers qu’on pouvait.

Paul-Louis avait prévu d’être à Wagram. Il avait prévu de se battre, vraiment, d’autant qu’il était arrivé au lendemain de la tuerie d’Aspern-Essling. Il avait prévu de faire au moins une fois la guerre telle que la racontait Marmont, celle où, quand un général mourait, il suffisait d’en piocher un second dans la suite de l’empereur pour le remplacer, puis un troisième et un quatrième quand les remplaçants tombaient à leur tour ; la vraie guerre, celle où un régiment entier pouvait se faire déchiqueter en quelques minutes par cinquante pièces chargées à mitraille ; la bonne guerre, celle où on s’érigeait des remparts avec les cadavres des hommes et des chevaux morts. Il n’avait pas prévu que ses poumons l’abandonneraient, qu’à l’aube du 5 juillet, il s’effondrerait en crachant du sang et ne reviendrait à lui qu’au moment où la bataille se terminait, dans une sanglante cohue qui le dégoûta à jamais de la guerre. Ainsi donc, c’était cela les savantes combinaisons que l’on vantait tant ! Pas de quoi fouetter un chat. Bien sûr, il avait manqué toutes les grandes actions par lesquelles Napoléon avait vaincu l’archiduc Charles – la prise de Neusiedl par Davout, la charge de Macdonald, le siège acharné d’Aderklaa malgré la déroute des alliés Saxons... N’empêche : il en avait soupé, et sitôt qu’il eut repris ses esprits, il envoya une nouvelle lettre de démission, définitive cette fois. Enfin il était libre de s’adonner à sa seule vraie passion : le grec.

Paul-Louis n’avait pas prévu de se faire connaître. Il s’échinait sur les textes anciens avant tout pour sa propre satisfaction, et faisait imprimer ses ouvrages parce que c’était plus commode pour les partager avec ses amis ; tant mieux si d’autres lui reconnaissaient quelque mérite au passage. Il avait encore moins prévu de devenir notoire pour quelque chose qui n’avait rien à voir avec ses talents d’helléniste.

Sitôt sa démission envoyée, il était parti pour Florence où il avait laissé l’ébauche d’une nouvelle traduction de Daphnis et Chloé, le roman pastoral qui passionnait les foules. Un morceau manquait à toutes les versions qui circulaient jusque-là, et non des moindres puisqu’il contenait le premier baiser des deux jeunes bergers. Or, ce fragment, Paul-Louis finit par le retrouver dans un manuscrit du XIVe siècle ; il le copia aussitôt, et dans son empressement, marqua l’incunable avec la feuille dont il s’était servi pour essuyer sa plume pleine d’encre. Lorsque les moines de la bibliothèque Laurentienne récupérèrent l’ouvrage, ils découvrirent avec horreur une tache noire à l’emplacement du passage inédit. La science fut impuissante à l’effacer, et Paul-Louis avait beau jurer qu’il n’avait été que maladroit et distrait, le mot de sabotage fut bientôt sur toutes les lèvres. Quel meilleur moyen, en effet, de s’assurer que sa version fasse autorité ? Comme l’affaire prenait des proportions exagérées, remontant même jusqu’aux oreilles de l’empereur, Paul-Louis dut se défendre, par une série de lettres acides où il tournait en ridicule les arguments de ses accusateurs.  

Après cela, il chercha à se faire oublier, et à profiter en paix de son existence d’homme de lettres sans attaches. Mais cette liberté ne dura pas longtemps. Ses cousins avaient tant bien que mal accepté de gérer ses affaires en France tant qu’il courait l’Europe comme soldat ; à présent qu’il n’était que savant, ils n’avaient plus la même patience. Rattrapé par les dures réalités du monde, Paul-Louis dut revenir en France pour s’occuper de son patrimoine. Il n’avait pas compté que ses adieux à l’Italie seraient définitifs.

C’est tout juste s’il avait prévu de se marier. Il n’avait jamais été pressé ; et s’il n’avait pas rencontré Herminie Clavier, il n’y aurait peut-être même jamais songé. Herminie dite Minette était la fille d’un de ses collègues hellénistes, Etienne Clavier, un magistrat que Bonaparte avait dégoûté de la justice, et qui se consacrait exclusivement aux langues anciennes depuis le procès de Moreau. Elle n’était pas jolie, mais tout à fait charmante ; elle peignait admirablement, elle parlait cinq langues mortes et vivantes, elle dansait, chantait et jouait du piano, bref, c’était une jeune fille accomplie. Du haut de ses dix-neuf ans, elle ne manquait pas d’admirateurs plus qualifiés que Paul-Louis, qui reconnaissait lui-même que les deux seuls amis auxquels tu paraisses tenir sont précisément deux jeunes gens d’une brillante figure auxquels il ne manque rien pour plaire, et que ton mari se trouve justement... comment dirai-je ? ma foi, à peu près tout le contraire. Etienne Clavier lui-même, et surtout sa redoutable épouse, hésitaient à laisser ce célibataire endurci faire la cour à leur fille. Il était brillant helléniste, ancien officier, décoré de la Légion d’Honneur, elle s’y était attachée, mais après ? Il avait quarante-deux ans ; il gâchait son talent à se lancer dans trente-six projets sans en finir aucun ; et si un jour il crachait un peu trop de sang et mourait pour de bon, on n’était pas sûr qu’il eût un héritage solide à léguer à sa jeune veuve. Sans compter sa mise toujours négligée, son air bohème, son humour de hussard : même avec tout l’amour du monde, Herminie n’en ferait sans doute jamais un mari sortable.

Pour ne rien arranger, quand Minette commençait à entrevoir le bonheur que Paul-Louis lui promettait et se mettait à parler de mariage avec des étoiles dans les yeux, c’était lui qui temporisait, qui se disait que tout compte fait, il tenait à sa liberté, qu’il n’allait pas s’enchaîner à une vie de famille normale, surtout avec une terrible belle-mère comme Esther Clavier... Finalement, début mai 1814, alors que sur la scène du monde, on tentait tant bien que mal de reconstruire la France après Napoléon, un alignement unique des planètes mit tout le monde d’accord : le fiancé, les parents et la jeune fille. Le 12 mai 1814, Paul-Louis Courier épousait Herminie Clavier.

Cette conjoncture favorable ne dura pas longtemps. Paul-Louis n’avait pas de foyer digne d’accueillir sa femme ; aussi vivaient-ils ensemble chez les beaux-parents, combinaison précaire en toutes circonstances, qui devenait explosive connaissant la personnalité des uns et des autres. Le mari réussit à tenir un mois avant de disparaître. Certes il n’était pas allé très loin, juste au bout de la Normandie, et il écrivait toujours à Minette pour lui raconter ses péripéties et le bonheur de se plonger dans la Manche et de ne plus penser à rien. Tout aurait été parfait s’il avait pu être là avec elle... et s’il arrivait à penser à elle sans être rongé par la pensée qu’elle se croyait autorisée par l’absence de son mari à valser comme si de rien n’était avec ses jeunes admirateurs. A son retour à Paris, il avait en tête un plan qui réglerait le problème de la belle-mère et de la jalousie.  Vendant tout ce qui restait du patrimoine de son père, il entreprit de se constituer un domaine à lui, dans le même coin de Touraine, où Esther Clavier n’oserait pas s’aventurer de peur de mettre de la boue sur ses jolis souliers, et où certainement il n’y aurait pas de dandys valseurs pour tourner autour d’Herminie.

Celle-ci avait-elle été consultée ? Peut-être, mais quand bien même elle aurait dit « oui » à la perspective d’aller s’installer à Véretz, elle n’avait certainement pas pensé s’y enterrer pour dix ans. Paul-Louis avait beau jeu de dire que c’était leur projet, qu’ils étaient gestionnaires à parts égales – mais quelle femme de vingt ans ambitionne de passer ses journées à inspecter et vendre des coupes de bois et autres récoltes ? –, lui au moins revenait régulièrement à Paris, ne serait-ce que pour y être jugé et emprisonné à cause des bêtises qu’il publiait.

C’était en effet le nouveau passe-temps de Paul-Louis Courier : il écrivait des pamphlets politiques. Cela aussi, il était tombé dedans un peu par hasard. Certes, Louis XVIII ne l’avait pas enthousiasmé, mais on ne lui avait pas demandé son avis, et on ne l’avait pas non plus rappelé à servir en 1815 comme on l’avait fait d’autres officiers en retraite. En vérité, tout avait commencé par une histoire simple et bête comme il s’en passait dans les campagnes. Croisant un curé et un cercueil sur une route étroite, François Fouquet, cultivateur à Luynes, ne s’écarta pas et éclaboussa un peu le prêtre au passage. Trois jours après, quatre gendarmes entrent chez Fouquet, le saisissent, l’emmènent aux prisons de Langeais, lié, garrotté, pieds nus, les menottes aux mains, et pour surcroît d’ignominie, entre deux voleurs de grand chemin. C’était dans l’air du temps : après vingt-cinq ans de persécutions plus ou moins réelles, le clergé entendait ramener la religion dans les campagnes, et faire respecter les envoyés de Dieu comme il se devait. Paul-Louis n’avait rien contre le catholicisme ni les prêtres ; il en connaissait de gentils avec qui il parlait grec. Mais l’injustice le hérissait, et après d’autres arrestations de ce genre, de gens qui avaient mal parlé contre le gouvernement ou qui étaient accusés de conspirer pour le retour de Bonaparte, il se fendit d’une Pétition aux deux chambres où en peu de mots, mais bien aiguisés, il prenait la défense de ces braves paysans que l’on arrêtait pour des délits qui n’en étaient pas. Justice, équité, providence ! vains mots dont on nous abuse ! quelque part que je tourne les yeux, je ne vois que le crime triomphant, et l’innocence opprimée.

Au fil de ses écrits, Paul-Louis se composait un personnage, un bonhomme campagnard qui, l’air de rien, met le doigt sur les abus du gouvernement royal et tourne en dérision l’avidité des nouveaux courtisans. Toutefois, il n’hésitait pas davantage à étriller les libéraux, les Benjamin Constant, les Foy et les Lafayette, qui se drapaient de grands principes de justice mais s’esquivaient quand il s’agissait d’améliorer concrètement le sort des gens. De quel parti était-il donc ? Du sien, surtout. Il n’était peut-être pas le simple vigneron qui signait ses pétitions, ses lettres au rédacteur du Censeur et ses réponses à des anonymes, mais il n’avait pas l’intention de se laisser happer par l’une ou l’autre coterie ; ainsi, il était libre de dire toujours ce qu’il pensait.

C’était tout de même fatigant, de parler librement. Il ne s’agissait pas que du travail d’écriture, quoique celui-ci fût long et ardu, car n’ayant que quelques pages pour faire passer son message, Paul-Louis voulait que chaque mot fût parfait, et il passait parfois des nuits entières à s’arracher les cheveux sur une ou deux phrases. Mais c’était surtout la suite qui était pénible. Les impressions clandestines, en sous-main et à grands frais, parce qu’il fallait bien contourner la Censure. Les critiques qu’on se prenait en plein visage. Les reproches d’Herminie qui demandait, exaspérée, pourquoi Paul-Louis s’obstinait à écrire ses pamphlets, quand il était bien plus simple de rester à son grec et de ne se mêler de rien. Et puis ces procès qui traînaient en longueur, avec des avocats qui jetaient l’éponge face à un client peu coopératif. A côté de cela, la prison était presque un moment de détente.

Au fond, malgré toute l’affection qu’il professait pour la condition paysanne, Paul-Louis était le premier à s’ennuyer en Touraine. Comment diable pouvait-il penser qu’Herminie se plaisait dans la vie de fermière qu’il lui imposait ? Etait-il devenu à ce point indifférent à son bonheur à elle ? Avec Pierre Dubois, au moins, il n’y avait pas tant de questions à se poser. Pierre n’était qu’un simple valet de ferme, il savait lire et écrire, ce qui n’était déjà pas si mal, mais surtout, il avait le même âge qu’Herminie, il l’aimait et ne craignait pas de le montrer. Le maître n’était jamais là et tout le monde le détestait : qui irait trahir leur secret de Polichinelle ?

Mais même sans dénonciations, tout se sait dans un huis-clos comme l’était la Chavonnière, la demeure tourangelle des Courier. Paul-Louis renvoya Pierre après en être presque venu aux mains avec lui. Cependant, au lieu d’essayer de réparer le mal qu’il avait fait, il s’enfuit de cette ferme qui lui était devenue insupportable, se réfugiant chez le maréchal Saint-Cyr, un des rares militaires à qui les honneurs n’avaient pas tourné la tête et que Paul-Louis comptait encore parmi ses amis. Pendant ce temps, la terrible belle-mère s’était enfin décidée à faire le voyage de Touraine pour consoler sa fille, et surtout pour lui dire qu’il était enfin temps de se séparer de son époux. Pas de divorce, on pouvait compter sur Paul-Louis pour s’accrocher au moins à cette convenance-là. Mais au début de l’année 1825, Herminie repartit pour Paris avec ses deux fils. Paul-Louis s’y retrouva aussi, sans la voir. Tout au plus s’il s’arrangea avec la nourrice de son fils aîné pour l’emmener de temps en temps en promenade.

Paris était froid et maussade, à l’image de l’helléniste qui errait d’un salon à l’autre, sans y trouver une once de joie, sans même parvenir à oublier une seconde les malheurs qui le harcelaient, d’autant plus douloureux qu’il en connaissait le véritable responsable. Même sans savoir qu’ils le voyaient pour la dernière fois, ses amis, Stendhal, Delécluze, Victor Cousin, Viollet-le-Duc et les autres, ne pouvaient s’empêcher d’être mortellement inquiets.

Au printemps, il revint seul à la Chavonnière. Lui qui dénonçait les tyrans, il faisait la vie dure à son personnel, surtout à Symphorien Dubois, qui disait-on avait vite remplacé son grand frère dans le lit d’Herminie, et à Louis Frémont, le garde-chasse qui recevait des coups de canne dans les reins chaque fois qu’on volait du bois à Paul-Louis ou qu’on braconnait dans sa forêt – et on volait beaucoup pour se venger du « vigneron » spécialiste des querelles de voisinage.

Est-ce qu’on tue un homme pour cela ? Pourquoi pas, après tout ? Pierre, Symphorien et Frémont ont dû se dire que le bonhomme avait tant d’ennemis, y compris politiques, que tout le monde sauterait sur la piste d’un assassinat commandité par les ultra-royalistes. Un raisonnement bien fin, mais Pierre Dubois en aurait été capable. Et puis le sort avait voulu que quelques jours plus tôt, le maître chasse un étrange vagabond venu chercher du travail, un homme au grand chapeau, sorti d’on ne sait où, qui posait beaucoup trop de questions sur le ménage Courier. Voilà un suspect crédible.

Le 10 avril 1825, c’était jour de fête au village de Saint-Avertin. Pierre et Symphorien s’y retrouvèrent, avec Frémont ; mais le garde-chasse dut partir un peu plus tôt, ayant rendez-vous avec Paul-Louis pour inspecter une coupe de bois. Maintenant ou jamais. Frémont avait un fusil et la confiance du maître ; les Dubois étaient assez forts pour le maîtriser. Les frères se mirent en embuscade sur le chemin, et lorsqu’ils virent passer Paul-Louis, ils se jetèrent sur lui pour le mettre à terre. Frémont suivait à quelques pas ; il ne fit pas un geste pour aider Paul-Louis. Sous la menace, dira-t-il, il lui plaqua le canon de son arme sur le dos, et tira à bout portant.

Fin misérable, que le grand écrivain aurait peut-être pu éviter avec un peu de bonne volonté. N’importe, une nouvelle page s’ouvre à lui, puisse-t-elle être sans tache !
Parle nous de toi !
Pseudo
Marcel

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Napoléonienne de service, bla bla bla

  
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RAS, je vous aime tous <3

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Guillemet ouvrantToutes ces sottises que l'on appelle histoire...Guillemet fermant
Citation : ... je ne regarde comme perdu dans ma vie que le temps où je n'en puis jouir agréablement sans jamais me repentir du passé ni craindre pour l'avenir. Si je puis me mettre à l'abri de la misère, c'est tout ce qu'il me faut. Je sais bien que le grand nombre des hommes ne pense pas de la sorte. Mais il m'a paru que leur calcul était faux, car ils conviennent presque tous que leur vie n'est pas heureuse.
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OMG :whut:
dat histoire de fou <3 j'adore qwq
rereebienvenue <3
*envoie de l'amour*
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Guillemet ouvrantStalkeuse ImpérialeGuillemet fermant
Citation : Peu d'hommes peuvent se vanter d'avoir côtoyé l'amour avec emprise et dextérité, sans en avoir eu les malheureux retours.
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DC : Guy de Maupassant - Don Juan
Crédits : Tonbokiri - Tôken Ranbu
Tu as vraiment le don pour faire des personnages très intéressants owo ! Encore une super découverte !
Re-bienvenue à toi par ici, courage pour ta fiche même si elle a déjà drôlement bien avancé :huhu:
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Guillemet ouvrantCan break all your bones while naming themGuillemet fermant
Citation : So silent and furtive were his movements, like those of a trained bloodhound picking out a scent, that I could not but think what a terrible criminal he would have made had he turned his energy and sagacity against the law instead of exerting them in its defence.
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Fini <3

J'ai oublié plein de choses mais vous n'en saurez rien
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Guillemet ouvrantToutes ces sottises que l'on appelle histoire...Guillemet fermant
Citation : ... je ne regarde comme perdu dans ma vie que le temps où je n'en puis jouir agréablement sans jamais me repentir du passé ni craindre pour l'avenir. Si je puis me mettre à l'abri de la misère, c'est tout ce qu'il me faut. Je sais bien que le grand nombre des hommes ne pense pas de la sorte. Mais il m'a paru que leur calcul était faux, car ils conviennent presque tous que leur vie n'est pas heureuse.
Emploi : Aucun
DC : Marcellin de Marbot
Crédits : Kiritsugu Emiya - Fate/Zero

Et c'est la validation !

Bienvenue !
Rebienvenue plutôt. Comme toujours rien à dire mais comme tu m'as donné une bieeeen trop longue fiche à valider et bien je te donne un tout petit message de validation ché ! :whut: Bienvenue parmi nous à nouveau et amuse toi bien dans Insomnia ! .

Maintenant que tu as rempli la tâche qu'était de remplir ta fiche, je t'invite à aller remplir de quoi finaliser ton inscription.

Pour recenser ton avatar, c'est par ici ♥️. Pour que ton personnage ait un lieu de travail, je te conseille également de te rendre pour remplir un formulaire et obtenir un logement. De même si tu veux un joli rang sous ton pseudo, tu peux venir en réclamer un à CET ENDROIT. Et le plus important, n'oublie pas de recenser ton métier PAR ICI ! Et pour finir, venez recenser d'où vient votre personnage ICI ♥️ !
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Merci à Echo pour le cadeau !:
 
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Guillemet ouvrantThe Knight The PatriotGuillemet fermant
Citation : End? No, the journey doesn't end here. Death is just another path, one that we all must take. The grey rain-curtain of this world rolls back, and all turns to silver glass
Emploi : Médecin légiste
DC : Mozart/ Le Chat Noir
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© Copyright : Le thème graphique et codé d'Insomnia appartient à ses créateurs. Le code des sujets et messages a été fait par Cheshire d'Epicode. Un énorme et tout spécial merci à Atols pour avoir réglé de nombreux codes, et sans qui cette mise à jour aurait été un échec. Le code des MPS est celui d'Awful. La liste des membres a été faite par Linus. Le reste du code et du graphisme appatient au staff tout entier d'Insomnia, merci de ne pas y toucher (ou demandez-nous avant, des fois on mord pas, et parfois on arrache pas de jambes). Insomnia est le fruit d'heures et d'heures de travail, nous demandons donc un minimum de respect envers notre travail. Nous tenons également à remercier les membres qui aident lors des mises à jour. Pour voir le restant des crédits, c'est par ici ~
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